A la une - 12 août 2013 à 23:41
Ammar Belhimer, universitaire et écrivain-journaliste

«C’est la loi du plus fort»

Dans cet entretien , l’universitaire et ancien journaliste, Ammar Belhimer, estime que pour préserver le pluralisme des opinions et des idées, les nouveaux titres ont besoin d’autant de bienveillance et de soutiens multiformes que ceux qui les ont précédés.

Algérie News : Peut-on encore parler du pluralisme informationnel alors qu’il y a des lobbies qui ont opéré une OPA sur le marché publicitaire ?
Ammar Belhimer : Depuis le lancement des premiers titres de presse écrite, par les collectifs de journalistes issus de la presse publique, chaque équipe arrivée au pouvoir a ajouté sa propre couche de journaux privés dans le cadre initiale fixé par la loi 90-07 et reformaté dans une double direction : l’éviction des organes de régulation de la profession et la réinstauration du régime de l’autorisation préalable pour contrôler l’accès au secteur. Il s’est instauré une sorte de règle maffieuse, forcément monopolistique, contredisant tout principe de performance, de rajeunissement ou de compétitivité : c’est le principe du « premier venu, premier et dernier servi ». Une telle dérive est dûe à l’absence d’organes de régulation dignes de ce nom, c’est-à-dire veillant à l’exercice du pluralisme d’opinions, l’absence de vérification de la diffusion, d’équité dans l’accès à la manne publicitaire et au lectorat. Le tout sur fond d’avènement de nouveaux acteurs : les détenteurs de moyens financiers, souvent mal acquis, incultes et illettrés qui exploitent des titres accordés à des professionnels sans moyens.

Justement, ce lobby a-t-il le droit de s’en prendre aux institutions publiques sous prétexte qu’elles prodiguent des placards à des titres nouveaux sans se conformer aux critères commerciaux ?
La logique et la raison d’une économie sociale de marché voudraient que les chances d’accès au marché soient assurées à tout nouvel acteur qui voudrait investir innovations et capitaux. La particularité du marché médiatique est qu’outre le libre accès au marché, il doit être garanti une diversité, un pluralisme qui assure l’expression de toutes les familles d’idées.  Les nouveaux titres ont donc besoin d’autant de bienveillance et de soutiens multiformes que ceux qui les ont précédés.

Y a-t-il un rôle pour l’Etat dans cette affaire pour préserver ce pluralisme dans la presse écrite ?
L’aide de l’Etat existe dans les systèmes les plus libéraux ; elle prend des formes directes ou indirectes ; faute de quoi, l’instinct naturel de monopole viendra à bout de toute velléité démocratique.

La formation de journalistes fait défaut. Au lieu de centrer la question sur ses préoccupations, à savoir la formation et l’investissement, les gros tirages faussent le débat  en évoquant la distribution pour entraver l’évolution des jeunes titres de la presse.
Le système de formation fournit la base théorique pour un bon démarrage dans la profession. Comme pour les anciennes générations de journalistes, il reste à prolonger leur effort par une prise en charge adéquate qui prenne le relai pratique au sein des organes. Le second volet de votre question se rapporte à un  problème plus sensible qu’il n’y parait à première vue. La diffusion est l’expression d’une répartition inégale de l’offre d’information ; elle pénalise l’arrivée de nouveaux titres qui, quel que soit l’effort professionnel consenti, n’arrivent pas au lecteur. Il ne peut y avoir de retour sur l’investissement consenti pour développer un produit que s’il parvient au libre choix du consommateur.

Revenons sur cette question de la distribution. Ne pensez-vous pas que ce laisser-aller a été sciemment distillé pour garder le monopole et opérer dans l’opacité ?
L’opacité qui règne en matière de diffusion est liée aux contraintes objectives tenant à une contraction du lectorat francophone et une faiblesse du lectorat arabophone compte tenu du foisonnement de titres censés se le disputer (environ 150). Les titres fictifs qui servent de couverture pour l’accès à la manne publicitaire à des lobbies fraîchement installés dans les sphères supérieures du pouvoir viennent confirmer la règle qu’il n’est pas nécessaire de peser dans le débat d’idées pour accéder à la rente politique.

Y a-t-il une concurrence loyale en la matière, alors que ces anciens titres ont bénéficié des aides étatiques dans les années 1990, puis ils se sont emparés de la publicité commerciale ?
L’instinct naturel du marché, c’est le monopole. C’est une règle générale et récurrente que les impératifs fondamentaux attachés à la reproduction élargie du libéralisme s’appliquent à juguler au moyen de dispositifs de lutte contre la concentration. Les organes de régulation participent théoriquement à maintenir ouvertes les voies d’accès au marché. Cette configuration théorique est naturellement étrangère à la réalité nationale marquée par l’absence de règles autres que la loi du plus fort, le retour des hégémonismes pires qu’aux temps anciens du parti unique, l’intrusion de nouveaux acteurs sans foi ni loi, l’opacité qui gouverne les règles de financement, etc. Autant de conditions idoines à des jonctions, qui n’ont pas encore livré tous leurs secrets, avec des intérêts étrangers. L’avenir nous en dira plus.

Et vous, n’êtes-vous pas une victime de cette monopolisation ?
Ce n’est ni le lieu, ni le moment de  revenir sur mon expérience personnelle parce que je ne suis qu’une victime parmi tant d’autres, nombreuses, des forces hostiles à la réconciliation, au pluralisme et au changement dans notre pays. Il n’y a pas à s’en plaindre. Il faut juste en prendre acte, se relever et reprendre le combat, sous les formes appropriées que dicte chaque conjoncture.

Entretien réalisé par Aziz L.

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