A la une - 14 juillet 2013 à 00:00
Plusieurs artistes dénoncent la gestion de la directrice

Hémorragie au Ballet national

Le Ballet national algérien fait régulièrement l’objet de nombreuses critiques inhérentes, notamment à sa gestion et au volet formatif. Cette fois-ci, c’est son actuelle directrice, Mme Namous, nommée en septembre 2012, qui soulève le courroux d’une dizaine d’artistes.

Les chorégraphes Slimane Habès et Khadidja Guemiri, les professeurs et chefs de service Djamel Tchaktchak, Kouider Naïmi, Mahieddine Nasreddine, Rabah Harouni et Khadidja Chekrouni et une dizaine d’autres artistes du ballet ont signé une lettre adressée à la ministre de la Culture Khalida Toumi, pour dénoncer le « mode pharaonique de gestion du Ballet national où en premier lieu la convention collective est totalement ignorée, voire bafouée au même titre que la réglementation ».

Une personne est mise en cause : la directrice, Mme Namous Senouci, accusée de gérer le Ballet « comme un bien personnel ». Les signataires parlent clairement de « clochardisation » et de clientélisme et soulignent : « Mme Namous a fini par clochardiser le ballet après l’avoir privatisé en le livrant à un personnel choisi non pas pour des qualités hautement artistiques, dont ils sont remarquablement dépourvus, mais pour des critères basés sur l’aptitude à lui servir d’œil et d’oreille, capacités largement rétribuées par une distribution démesurée de primes et autres avantages ». Ils donnent entre autres exemples, la dernière tournée internationale du ballet : « Il suffit  de voir qui a procédé à la sélection des membres de la troupe représentant l’Algérie en tournée à l’étranger pour se rendre compte de l’état de déliquescence où est plongé le Ballet national. Comment admettre et expliquer le fait que des agents administratifs chargés de la programmation et moyens généraux, conseillent et influencent la sélection de la liste nominative des artistes pour l’étranger, alors qu’elle relève des seules prérogatives du département artistique, que la Direction générale a délibérément ignorée et écartée».  Plusieurs anciens artistes du ballet, les derniers à avoir bénéficié d’une formation académique (à la fin des années 1960 et début 1970), et qui sont devenus professeurs ou chefs de service, sont aujourd’hui mis à l’écart par la directrice. Ils décident de porter à l’opinion publique un « mode destructif de gestion et une mort par ordonnance planifiée du Ballet ».

Nous avons rencontré cinq d’entre eux, accompagnés du chorégraphe Slimane Habès. Munis d’une pile de documents, ils racontent comment depuis l’arrivée de Mme. Namous à la tête du Ballet national, ils sont marginalisés et paralysés dans leurs fonctions ; mais, selon eux, c’est la situation actuelle de cette institution artistique qui pousse aux plus graves inquiétudes. De plus, tous affirment que la goutte qui a fait déborder le vase est le récent conflit entre la directrice et le chorégraphe Slimane Habès, à qui l’on a confié la réalisation du spectacle « Algérie, ma liberté » dont la présentation était prévue pour le 4 juillet à l’occasion du 51e anniversaire de l’indépendance.

Slimane Habès (Chorégraphe) :
« La discipline est bannie du ballet ! »
«Cela fait 7 mois que je suis revenu au Ballet national pour réaliser un spectacle en tant que concepteur et cochorégraphe avec Mme Namous. Quand je suis arrivé, j’ai été étonné de voir certains comportements indignes d’un artiste. J’ai animé un stage de deux mois de danse contemporaine, dont je n’ai eu ni contrat ni rémunération. Cela m’a permis de faire un round d’observation avant d’attaquer le spectacle, je commençais à analyser et j’étais choqué par certaines personnes. Quand vous rentrez dans une salle de danse où les gens mangent, boivent et parlent au téléphone, vous voyez bien qu’il n’y a aucun respect ni éthique. C’est à partir de là que certains problèmes ont surgi car je suis réputé pour être un soldat, qui ne rigole pas avec la discipline (d’ailleurs on m’appelle le Russe) ! Quand je rentre dans une salle, c’est pour chercher quelque chose et donner ce que j’ai en retour. Cette discipline ne semble pas faire partie du mode de fonctionnement du ballet et il fallait les secouer, faire un traitement d’électrochoc.

Certains ne comprennent pas que cet art n’est pas donné, d’autres ont un niveau très limité. C’est à partir de là que le problème a pris racine. De plus, la cochorégraphe, également directrice du ballet, n’avait ni scénario ni thématique ni canevas. Elle se contentait de raconter des images et des souvenirs de son enfance ; or, on ne peut pas construire une fresque avec des souvenirs ! Je travaillais donc seul et lorsqu’on avait atteint 80% de la réalisation, le conflit a éclaté avec Mme Namous car à chaque fois, elle voulait imposer des gens qui n’avaient aucun lien avec la danse, certains ne savaient même pas se tenir sur scène. Naturellement, j’écartais ces personnes qui venaient avec la mentalité de danseurs du folklore (avec tous mes respects pour le folklore) alors qu’il s’agissait d’un spectacle de danse moderne. Par la suite, Mme Namous trouve chaque fois un prétexte pour m’écarter.

Cela est malhonnête de la part d’une artiste, d’autant plus qu’après mon départ, elle essaie toujours de récupérer le spectacle mais sans y parvenir, car elle ne connaît rien du travail, d’où l’ajournement de sa présentation au public. Il faut dire qu’elle n’a jamais monté de spectacle, elle a disparu de la circulation pendant trente ans et est donc coupée du milieu de la danse. Sa seule contribution à ce spectacle se résume d’ailleurs à deux feuillets où se succèdent trois petites scènes, sans le moindre scénario ni tableaux chorégraphiques ; un débutant pourrait faire mieux ! Le problème qui se pose est global : depuis une quinzaine d’années, le Ballet national a tout le temps été pris en otage. Chaque directeur le gère comme sa propriété privée. Mme Namous prend des décisions à tort et à travers, selon ses humeurs. J’ai eu à travailler avec plusieurs metteurs en scène qui sont également directeurs de théâtre, mais je n’ai jamais connu une pareille expérience. La directrice du ballet me reproche d’être rigoureux et soucieux de faire un bon spectacle ; elle n’a pas accepté le fait d’avoir écarté de nombreux danseurs qui n’avaient rien à faire dans le spectacle, car la qualité semble être son dernier souci.

Kouider Naïmi (Chef de département artistique) :
« Limitée au classique »
«La directrice ne possède pas la forme de danse moderne, elle est limitée au classique des années 1970 (car même le classique a évolué). L’éjection de Slimane Habès est une preuve de plus de sa mauvaise gestion car tout le monde sait que son jugement était juste et que Mme Namous l’a écarté sans raison valable. D’ailleurs, pour qu’on ne dise pas demain que Slimane avait menti, un chorégraphe belge est venu faire un casting à l’Ismas pour la réalisation d’un autre spectacle (à l’époque de l’ancienne directrice Mme Nedjaï), et a dit clairement que parmi tous les éléments du ballet, deux seulement étaient assez compétents… Lors de la conférence de presse tenue récemment par certains responsables et danseurs du ballet, un d’entre eux a dit que Slimane l’a traumatisée! Je pense que ce qui l’a « traumatisée », c’est la discipline car Habès est venu en respectant les règles élémentaires de la préparation d’un bon spectacle.

Mahieddine Nasreddine (Assistant et répétiteur):
« Le désengagement de la tutelle »
Après avoir lu dans la presse qu’on nous surnomme «le groupe des 16», je tiens à préciser que nous ne sommes pas un parti politique, et nous ne préparons pas un coup d’État ! Nous sommes un collectif d’artistes professionnels, qui dénonçons la dérive dans la gestion du Ballet national. Sinon, comment expliquez-vous la mise à l’écart des cadres de l’entreprise qui ont plus de 40 ans d’expérience, pour les remplacer par des personnes n’ayant rien à avoir avec le domaine. Si Mme la directrice était absente pendant trente années, ce n’est pas de notre faute, nous qui avons toujours été présents au ballet dans ses bons et mauvais jours. Si elle a une revanche à prendre ou des comptes à régler, ce n’est ni le moment ni l’endroit et elle a très mal choisi ses sujets. Nous voulons simplement remettre le train sur les rails et sauver le Ballet national d’un naufrage… Si nous, les derniers à avoir eu une formation académique quand cette institution était encore une école de danse (Inadc, ndlr), si nous sommes écartés, le grand perdant est le métier. Je lance donc un SOS à la ministre de la Culture pour mettre fin à ce dérapage. Or, le vide juridique consiste en le fait que le ministère a signé l’autonomie du ballet, je considère cela comme un désengagement car il encourage l’impunité.

Khadidja Choukrouni (Conseillère artistique chargée de répétition) :
« L’ingérence »
J’étais la première victime de Mme Namous. Dès son arrivée, elle voulait m’empêcher de faire mon travail de répétitrice, pire : elle m’a écarté pour travailler à ma place. Je lui ai donc fait remarquer qu’en tant que directrice, elle devait assumer la gestion du ballet et laisser chacun travailler dans son domaine. C’est pour cela qu’elle m’a écartée et envoyé mon dossier à la retraite alors que je n’en ai pas formulé la demande. Ce sont des décisions unilatérales et tout à fait arbitraires : elle procède soit par licenciement, soit par mutation à un autre poste inutile en remplaçant le disgracier par quelqu’un d’incompétent mais de docile, soit par mise en quarantaine où le concerné vient pointer mais reste inactif avec ponction de la prime de rendement individuel à la fin du mois.

Rabah Harouni (Conseiller artistique)  
« Elle écarte les compétences »
Le constat irréfutable qui ressort depuis la venue de Mme Namous, est la mise à l’écart de tous les anciens du ballet, ceux qui ont passé quarante ans de leur vie sur scène et les derniers à avoir été formés académiquement. Un directeur est censé venir avec une vision et un projet. Or, son seul projet était de se venger : elle s’est mise à écarter les anciens, ceux qui la dérangeaient artistiquement car la compétence et l’expérience l’effraient. Chacun d’entre nous est capable de lui signaler ses erreurs, et c’est la chose à ne pas faire sous peine de vous réveiller le matin avec une «décision» collée au cou ! C’est pour cela que nous sommes tous actuellement au chômage technique. Autant dire : une voie de garage, alors que nous sommes censés encadrer le ballet et le faire vivre… Nous voyons aujourd’hui l’état de déliquescence dans lequel il est en train de sombrer, l’absence de critères dans les castings, le manque total du minimum de savoir-faire, le recrutement à la pelle pour dire que le ballet continue de fonctionner. Mme Namous prétend par ailleurs que durant les dix mois de son mandat, il y a eu une vingtaine de productions artistiques alors qu’il s’agit de tableaux des 14 danses folkloriques du pays assemblés en patchwork et le chiffre reste hautement fictif ! À cela s’ajoutent les rétributions hasardeuses et infondées. Lorsque nous l’avons interrogée sur les bases et les critères qui déterminent l’octroi de primes et de salaires, elle a clairement dit: «Les primes, je les donne à qui je veux». Cela est extrêmement grave car ça veut dire qu’elle considère le ballet comme une propriété privée.

Khadidja Guemiri (artiste chorégraphe) :
« Virée car Slimane est mon mari ! »
J’ai pris contact avec Mme Namous au dernier Festival international de danse contemporaine, je lui ai demandé comment elle procédait pour les castings. N’ayant pas reçu de réponse précise, j’ai fini par découvrir une fois sur place que le seul critère pour accéder au ballet est l’anorexie ! Les danseuses doivent être maigres quel que soit leur potentiel ou leur talent. Elle travaille l’image et le costume au mépris de la danse, et transforme le ballet en un podium ! Elle m’a quand même intégrée comme artiste de ballet, ce qui est une entorse au règlement. Par la suite, il y a eu le conflit entre elle et Slimane Habès qui est son mari à la maison et non au boulot. Or, Mme Namous semble confondre le professionnel au privé : elle a mis fin à mes fonctions sans motif valable. Dans ce document, il est écrit qu’il a été mis fin à mes fonctions sur ma demande. Or, je n’avais formulé aucune demande dans ce sens ! Quand M. Naïmi lui a demandé des explications, elle lui a clairement dit que Slimane avait déclaré qu’il partait et emmenait sa femme avec lui, ce qui est totalement faux ! Et même si c’était vrai, cela ne justifierait pas sa décision. Pis encore, le même jour, M. Naïmi qui s’est opposé à mon licenciement, reçoit le même courrier dans lequel il a été rétrogradé de son poste de chef de département artistique à celui de chargé de mission au labo de recherche ! Mme la directrice nuit au Ballet national, elle ne porte aucun projet ni aucune vision comme tout directeur qui est censé le faire; ses décisions vont à l’encontre de cette entreprise, que ce soit sur le plan artistique ou administratif.

Propos recueillis par Sarah Haidar

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