A la une - 7 mars 2013 à 00:09
Malek Chebel

Peut-on changer l’islam ?

Anthropologue, psychanalyste et essayiste, Malek Chebel est né en 1953 à Skikda. Il est l’auteur d’une œuvre imposante qui comprend une trentaine de titres dont «Le Corps en Islam» (Presses Universitaires de France, 1984), «Le Livre des séductions» (Payot, 1986 et 1996), «Histoire de la circoncision, des origines à nos jours» (Balland, 1992 et 2006), une «Encyclopédie de l’Amour en Islam» (Payot, 1995 et 2003) et plus récemment une traduction du Coran acccompagnée d’un «Dictionnaire encyclopédique du Coran» (Fayard, 2009) et enfin «Les Grandes figures de l’islam» (Perrin, 2011). La publication d’un «Dictionnaire des réformateurs musulmans» (Albin Michel), offre l’occasion d’interroger cet Algérien, courtois et raffiné, dont le combat contre les dérives totalitaires et obscurantistes d’un islam figé dans la violence et corseté dans l’intolérance focalise l’intérêt.

Entretien réalisé par Omar Merzoug

Algérie News : Malek Chebel, vous publiez un «Dictionnaire des réformateurs musulmans» (Albin Michel). Comment en avez-vous conçu l’idée ?
Malek Chebel : Depuis une trentaine d’années, je baigne dans le milieu de l’islam. J’y rencontre des personnalités diverses et variées qui, toutes, ont eu à cœur de vouloir transformer l’islam, soit de fond en comble, soit de façon marginale. Toujours est-il qu’il y a  cette tension permanente entre l’ordre et le désordre, la règle et le contournement de la règle, dans la perspective d’une amélioration de l’islam. Et cela m’a toujours fasciné. J’ai estimé que c’était assez grandiose que l’islam puisse produire ce genre de personnalités toutes aussi originales les unes que les autres. J’ai, depuis longtemps, l’idée de leur consacrer un écrit, mais je ne savais pas que cet écrit prendrait la forme d’un dictionnaire. Quoi qu’il en soit, lorsque j’ai voulu traiter le sujet sous la forme d’un essai, j’ai vu que cela ne fonctionnait pas, parce que l’essai envisagé ne laissait pas suffisamment apparaître la cohérence d’ensemble, car je prétends qu’il y en a une. Depuis la mort du Prophète, en 632, il y a eu des controverses interminables sur les questions de la puissance publique, de la gouvernance, du califat, de l’héritage du Prophète,… D’emblée, la politique était interrogée par des théologiens, des érudits et par l’élite lettrée comme un objet en soi, comme une entité identifiée comme telle. Donc j’ai pris quelques notes au fil des jours, puis, à un moment donné, j’ai décidé de passer à l’acte et j’ai fait ce dictionnaire.

Y a-t-il des réformateurs qui vous ont marqué plus que d’autres ?
Tous ceux qui, dans ce livre, bénéficient d’une notice m’ont marqué plus que d’autres, parce que ce dictionnaire ne contient pas tous les réformateurs qui ont paru en Iislam. Je ne pouvais prétendre à  l’exhaustivité. J’ai même hésité à un moment à y faire figurer les réformateurs qui sont encore de ce monde pour ne pas avoir à gérer le problème des susceptibilités des uns et des autres. Mais je me suis rendu compte qu’il était quelque peu stupide de me cantonner aux réformateurs anciens ou à ceux de l’âge classique. Par voie de conséquence, j’ai choisi de privilégier, pour chaque siècle, les grandes figures, autrement dit celles qui ont fait bouger les choses, et Dieu soit loué, le nombre considérable de réformateurs en islam a rendu possible la sélection que j’ai opérée.

A vos yeux, un grand réformateur, c’est quelqu’un qui fait «bouger les choses» ?
C’est quelqu’un qui, par ses idées ou par ses actes, par sa sagesse ou sa philosophie, par son comportement ou sa personnalité fait bouger les choses, fait réfléchir, accomplit un acte fondé sur une doctrine précise. Ce n’est pas forcément un intellectuel, un théologien ou un imam. Ibn Roschd (1126-1198) est un grand réformateur, en ce sens qu’il a réorienté la problématique de la raison, celle du rapport à l’autre, et de la source intellectuelle à laquelle on s’abreuve. Le fait d’avoir sollicité la pensée grecque, de s’en nourrir, me paraît très audacieux et très original. Inversement, Abû Nuwâs (mort entre 813 et 815) est un réformateur sur le plan du comportement, par ses transgressions, par sa manière de franchir les lignes. Il y a aussi un certain nombre de femmes que je fais figurer au titre de réformatrices, par exemple l’Américaine Amina Wadoud  (née en 1953 d’un père pasteur méthodiste et d’une mère négro-africaine) et cela même si je ne partage pas l’idée d’assujettir la foi au genre. Amina Wadoud prétend qu’étant femme, elle peut s’autoriser à conduire la prière des femmes et partant, se livrer à une lecture féministe du Coran. Je ne souscris pas à cette vision des choses, car j’estime que si l’islam est machiste, il faut en combattre le machisme. Or, l’islam est fondé sur une foi, c’est-à-dire le rapport et le lien à Dieu, et non pas sur les rapports des hommes ou des femmes entre eux. Mais en même temps, le fait qu’elle ait mené ce combat-là, m’a intéressé et je l’ajoute à ma liste de réformateurs. Inversement, j’ai considéré comme relevant de la pure provocation l’initiative du quidam, qui a fondé une mosquée sur la base de l’homosexualité, je n’y vois pour ma part qu’une sorte de posture pour appeler l’attention des médias sur soi.

On va parler d’un sujet qui défraye la chronique, le salafisme. Vous dites dans votre introduction qu’il y a à ce propos une sorte de paradoxe. En effet, le salafisme prétend remonter à une pureté des origines mais en réalité, il est le produit d’une réforme.
Totalement. C’est un paradoxe et même une flagrante contradiction. Le salafisme veut transformer l’islam au sens rétrograde du terme, en revenant à des âges antérieurs. Le problème, c’est que cet islam-là n’a jamais existé. L’islam mythique, l’islam tel que les salafistes aujourd’hui le décrivent, n’a jamais existé, puisque si l’on prend cette période de référence, cette prétendue origine, on s’aperçoit qu’il y a déjà des réformateurs qui voulaient le transformer, parce qu’ils le trouvaient ou trop archaïque ou trop  moderne. Dans tous les cas de figure, le curseur n’est jamais au bon endroit. Quand on revient en arrière, comme les salafistes prétendent le faire, c’est toujours anachronique. La seule réforme possible, c’est celle qui part du présent pour l’améliorer et pour le transformer en un avenir plus heureux. Ceux qui prétendent réformer l’islam en faisant table rase des acquis engrangés par la civilisation islamique depuis quatorze siècles, en occultant la Nahda, en passant sous silence l’impact des sciences humaines au XXe siècle, en mettant de côté le progrès, celui des sciences, pour revenir à un islam rachitique prétendument consacré comme «l’islam des pieux ancêtres», ceux-là déraisonnent. Prenons Ibn Taymiyya (1263-1328), la principale référence des salafistes. Je reconnais sa puissance et sa stature intellectuelles pour son siècle. Mais cela dit, je ne le reconnais que dans la mesure où il m’aide à résoudre les problèmes d’aujourd’hui. S’il ne contribue pas à résoudre mes problèmes actuels, il est inutile.

Vous avez lancé l’expression «Islam des Lumières», c’est une formule de réformateur, vous aussi vous vous présentez comme un réformateur donc, sauf que vous n’êtes pas dans votre propre dictionnaire…
Non, je ne veux pas y être. Je vais vous faire une confidence. Dans la bibliographie figurait mon nom et certains de mes ouvrages. Quand j’ai reçu les premières épreuves, j’ai tout effacé et l’éditeur les a remis. Il m’a dit : «A force de ne pas vouloir vous mettre en avant et paraître, vous allez transformer la réalité et tricher avec les lecteurs. Vous ne pouvez nier que vous avez fait ces livres-là, donc il faut les insérer dans la bibliographie». Plus sérieusement, le but, pour moi,  ce n’est pas tellement d’être ou de ne pas être un réformateur, mais de montrer à tous que l’islam est capable de porter une réforme, et que ce n’est pas une réforme identique à celle du christianisme, à la Luther ou à la Calvin. En islam, les Luther et les Calvin sont innombrables. Voilà ce que je veux démontrer ; l’islam est capable d’engendrer toute une série d’idées, de concepts, d’hypothèses de travail, d’argumentaires et donc de réformes et de penseurs.

Que signifie exactement votre formule «Islam des Lumières» ? Evidemment, quand on dit «lumières», on pense au XVIIIe siècle et à l’affrontement entre le clergé et les intellectuels, les philosophes. Est-ce le cas ?
A l’exception de la dimension anticléricale. Pour moi, l’islam des lumières, c’est l’islam de progrès. L’avantage de la formule, c’est qu’elle révèle immédiatement les enjeux. Beaucoup sont venus me dire : «Vous savez au XVIIIe siècle on a décapité les curés.» J’aime le mouvement des Lumières, l’appétence pour le progrès, mais je reste rétif à sa dimension anticléricale, je considère que l’anticléricalisme, dont le siècle des Lumières a fait preuve, a été excessif. En revanche, j’aime la manière de dépoussiérer les traditions, les conventions, les usages, de transformer la réalité et la porter vers un projet plus vertueux qu’avaient les intellectuels des Lumières. C’est exactement l’islam des lumières ou l’islam de progrès débarrassé de l’anticléricalisme. Je ne veux pas tuer le père, je ne veux pas couper la tête des imams. Je considère que les théologiens ont leur utilité, la religion est utile, je ne suis pas anticlérical du tout.

Vous avez écrit un livre intitulé «L’islam et la raison». Comment pour vous se pose cette question des rapports entre la foi et la raison ?
Touchant la raison au sein de l’islam, sur une période de 14 siècles, l’islam a produit des savants. Il s’est affronté à la matière, à la transformation de la vie, aux règles du vivre ensemble, à la guerre, au transport et à l’espace. L’Empire musulman a administré d’immenses territoires. L’islam a géré le domaine de l’argent, des relations commerciales, tous ces champs ne sont pas régis par la foi. La foi ne les crée ni ne les suscite, il a donc fallu des structures mentales et le développement d’une raison au sens plein du terme, au sens positif du terme, afin d’appréhender un réel complexe et l’employer de telle sorte qu’elle produise la civilisation musulmane telle qu’on la connaît par l’histoire. Je pense que la raison dépasse largement la confrontation foi-raison à mes yeux. Elle est, si vous voulez, une représentation du monde mise en œuvre et appliquée par les différentes générations de théologiens. Sur le plan philosophique, les musulmans ont largement prouvé qu’ils étaient tout à fait capables de tenir un discours de raison, de nature rationnelle, philosophiquement fondé, sur le long terme, suivant différentes modalités, y compris dans le domaine religieux avec Al-Ghazâlî (1058-1111) entre autres ; un discours qui ne soit pas seulement de l’ordre de la vénération ou de la répétition. Ils peuvent donc s’engager dans des procédures rationnelles et techniques. Pour construire une mosquée, la mosquée des Omeyyades en est un excellent exemple, il fallait faire émerger des procédures rationnelles, faire appel à des compétences mathématiques indispensables. De même pour déterminer les heures des prières, il fallait recourir au calcul, pour la marine, il en est de même. Toutes  ces structures mentales se fondent sur la raison ; elles sont peut-être encouragées par la foi, bénéficiant d’un climat favorable que celle-ci instaure, mais la raison prime, engendrant des protocoles de pensée très sophistiqués, dans la botanique, dans l’art des jardins, la cosmologie, la géographie, l’histoire, en réalité dans tous les champs du savoir.

Vous dites dans votre «Manifeste pour un islam des Lumières», «affirmer la supériorité de la raison sur toute forme de pensée ou de croyance, c’est la première pierre de l’édifice»…
A mes yeux, oui. Si vous vous laissez aller à une attitude de vénération extatique envers Dieu, parce que le Dieu pour moi est secret, il est mystérieux, il est en chacun de nous, il est différent d’un individu à un autre ; la foi est différente et elle relève de l’ordre de l’intime ; ce que je respecte au plus haut point, jamais personne ne m’entendra dire, la foi des gens est quelque chose de dérisoire. Je respecte les musulmans qui fréquentent les mosquées pour y accomplir leurs prières ; ceux que je ne respecte pas, ce sont ceux qui utilisent la foi pour imposer un ordre et surtout pour l’imposer à d’autres qui n’en veulent pas ; ça, c’est ce que je combat. Pour le reste, je pense que l’islam est capable d’être gouverné par la raison, de part en part, même l’organisation de la prière est rationnelle. Il n’y a aucun tabou de nature religieuse pour interdire aux hommes de s’entre-gouverner,  ici et maintenant. Je ne vois pas en quoi Dieu est concerné. Et si les gens de telle ou telle mosquée ayant pignon sur rue pensent que  mon discours est dangereux, je leur réponds, allez consulter les écrits des Mu’tazila, ce sont les plus audacieux en matière théologique. On a honte de dire des choses qui relèvent de l’évidence, alors que les Mu’tazila ont soutenu des thèses philosophiques d’une hardiesse inouïe. Moi, je ne vais pas aussi loin.

Vous proposez aussi de réformer le statut de la femme
Cela me paraît nécessaire et évident. La femme dans le Coran est l’égale de l’homme à tous points de vue. Le Coran utilise toujours la formule «les Croyants et les Croyantes» en un binôme indivisible par rapport à la foi, l’homme et la femme ont le même statut, les mêmes prérogatives.

Vous proposez aussi de lever l’hypothèque contre l’argent, de décréter le djihad, qu’on traduit improprement par «guerre sainte», obsolète.
Le djihad au sens de «Djihâd an-Nafs», est permanent, mais il ne saurait y avoir pour moi de guerre sainte. Une guerre ne peut pas être sainte, et je pense qu’on ne saurait se réclamer de Dieu pour tuer d’autres personnes. Nulle part, le Coran ne le mentionne. Où voit-on écrit, dans le Coran, que les musulmans ont l’autorisation ou le droit de tuer ? Ne serait-ce pas plutôt les théologiens qui le proclament ? Certains d’entre eux établissent les critères et l’échelle des valeurs à ce propos ?

On serait dans un discours délirant ?
Complètement délirant. Je persiste à dire qu’il n’y a pas de guerre sainte dans le Coran ; il y a une guerre d’autodéfense, de légitime défense, de résistance, donc de ce point de vue une guerre juste, mais se mettre en peine d’islamiser par la force du sabre ou par la contrainte des gens qui ne veulent pas devenir musulmans, et de but en blanc, leur imposer l’islam ou la croyance en Dieu, c’est une prérogative exclusivement prophétique. A la mort du Prophète, c’est fini. Il n’en est plus question. La guerre devient une confrontation entre deux armées pour l’occupation d’un territoire. C’est si vrai qu’un siècle après la mort du Prophète, on entre dans une deuxième phase de prédication où on ne signale pas l’usage de la violence à des fins d’islamisation. Pourquoi est-on entré dans un type d’islamisation pacifique, si vraiment la guerre était sanctifiée par le Coran ? On aurait perpétué la guerre jusqu’à nos jours. La guerre n’est pas une obligation coranique ; la guerre est une des voies pour l’autodéfense et, dans des temps plus anciens, un mode de conquête à l’époque du Prophète, mais celui-ci disparu, elle devient obsolète.

Vous proposez aussi de faire prévaloir l’individu et ses droits sur la communauté, thème qui a déjà fait l’objet d’une étude que vous avez consacrée au «Sujet en Islam» (Seuil, 2002). Est-ce que le sujet musulman en tant que tel a du mal à s’affirmer, qu’est-ce qui l’empêche de s’affirmer ?
Oui, il a du mal à s’affirmer. Tout l’empêche de s’affirmer y compris le poids de la communauté. On nous «vend» la communauté comme quelque chose de pérenne, d’absolu, de total, de définitif, comme le Coran presque. On a sanctifié la communauté et elle est devenue un dogme incontestable, figé avec des frontières fixes dans le temps. Quand on fait remarquer à certains qu’il y a aujourd’hui une communauté humaine plus large que l’islam, avec des gens qui aiment l’islam, qui s’y convertissent, et qu’on leur demande : «Est-ce qu’ils font partie de la communauté ?» Ce n’est pas sûr, parce que certains entendent par communauté, la communauté restreinte des Arabes d’Arabie du VIIe siècle. Car au-delà, cela devient une communauté politique, voire universelle ; il n’y est plus question d’islam, mais d’une réalité culturelle et civilisationnelle. Moi je dis cette communauté-là, elle nous a entravés, inhibés pendant plusieurs siècles. Sans la combattre, il faut la laisser de côté, car elle est devenue obsolète et l’individu doit être responsable de lui-même..

C’est de plus conforme à ce que dit le Coran, lequel dit que chacun doit répondre de ses actes.
Et en assumer la responsabilité ; en fonction de quoi il est récompensé ou châtié. Qu’on me dise alors où est le fondement théologique de la communauté. Aux premiers temps de l’islam, oui, il y avait quelque fondement à la communauté, mais actuellement, il n’y a plus de califat. Au Moyen-Age, il y avait quelque chose qui ressemblait diablement à la communauté. Prenons l’exemple de Ibn Battûta (1304-1368) ; il est parti pour un périple qui a duré vingt-deux ans ; il a toujours eu un toit, il a constamment bénéficié d’un hébergement parce que là où ses pas l’ont porté, un espace régi par les valeurs de l’islam existait, une même communauté en partageait les valeurs. Il y avait des mosquées, des relais, des caravansérails, des caravanes. C’est bien la preuve qu’il y avait réellement une communauté de Tanger jusqu’en Indonésie. Partout les mosquées, c’étaient les maisons de Dieu et elles étaient accueillantes et ouvertes. Aujourd’hui, on ne peut plus le faire, c’est la preuve que les valeurs de l’islam ne gouvernent plus l’espace géographique hérité du monde musulman d’autrefois.

Vous avez travaillé aussi sur les «Mille et Une nuits» dont vous avez proposé une approche psychanalytique, que pensez-vous des rapports entre l’islam et la psychanalyse ?
Ce livre, «Psychanalyse des Mille et Une Nuits» (Payot, 1996) est un best-seller. Moi, je dis la psychanalyse, pourquoi pas ? Je n’ai rien contre la psychanalyse, c’est même ma première formation. Donc oui à la psychanalyse, mais à condition de ne pas dupliquer le schéma bourgeois de la famille occidentale. Par exemple, les liens œdipiens, le triangle œdipien, je l’entends sur le plan inconscient comme étant indicateur de rapports spécifiques entre la mère, le père et l’enfant, mais à condition que la psychanalyse accepte qu’au triangle œdipien fondateur, il y ait place pour d’autres relations triangulaires, œdipiennes éventuellement, plus élargies à la fratrie et à toute la parenté. Toute la parenté doit être concernée par les liens que tisse l’enfant pour parvenir à la maturité personnelle et façonner sa personnalité. Si on considère qu’on doit s’en tenir au modèle de la famille autrichienne du début  du XXe siècle, je ne suis pas d’accord. Je l’ai dit à mes professeurs, la psychanalyse oui, mais à condition qu’elle soit amendée par un certain nombre d’éléments structurants qui viennent de traditions autres que la tradition judéo-chrétienne. Moi, j’appartiens à une grande famille, j’ai toujours eu un père, une mère, deux pères, deux mères, c’est la grande famille où tous les parents vivaient ensemble, pas comme en Europe où les membres d’une même famille sont séparés. Il est nécessaire de reformater la mesure du patron sociologique dans lequel nous existons. J’introduis plus de société, plus de socialisation dans le rapport à soi et à l’autre que ne le fait la psychanalyse classique où tout est lié à la  seule psyché  ; c’est la psyché qui fabrique son propre modèle, qui s’en sert et qui se limite à ce modèle-là. Le modèle oriental est un peu plus éclaté, plus riche, et peut-être un peu plus pauvre sur certains plans. Je me demande si nous ne serions pas mieux formés à l’initiation sexuelle que les Européens, même s’il y a, chez nous, une plus grande séparation des sexes qu’en Europe. Parce qu’ici le fait de ne pas avoir de repère précis rend la sexualité ondoyante si bien qu’il n’y a pas de sexualité, car il y a trop de sexualité ; l’enfant n’a pas de critère de référence pour reconnaître l’identité masculine de l’identité féminine, celle du père et de la mère et les interactions entre tous ces termes. Nous, on a mieux défini ces statuts-là, mais le problème c’est que, chez nous, ils sont trop figés. En Europe, ils n’existent pas ou ils sont trop interchangeables et, chez nous, ils sont trop rigides. Donc, je n’ai jamais considéré la psychanalyse comme une science pure, une science aux résultats définitifs, qui m’enclave et m’enferme dans ses cadres. Dans la mesure où je comprends le processus, c’est le processus qui m’intéresse, pas les termes du débat, parce que mon débat il est ailleurs.

Qu’avez-vous retiré de cette lecture des «Mille et Une Nuits» ?
Un élément spectaculaire. Je me suis rendu compte que les «Mille et Une Nuits» sont une création féminine.

C’est un élément nouveau ?
Oui, tout le monde pense que c’est une œuvre masculine. Mais quand vous analysez les «Mille et Une Nuits» sur le plan de la libido, la gestion des désirs, le fonctionnement de l’affect amoureux, des sentiments, les interactions des femmes et des hommes, la manière qu’ont les femmes de se mettre en scène, vous vous rendez compte que cela ne peut être qu’une vision féminine des choses. Je vous donne des exemples. J’ai été étonné par la récurrence des coups de foudre, la princesse tombe constamment amoureuse d’un prince mais, en une seconde. Je me dis : c’est bizarre, ça ne semble pas correspondre au fonctionnement de l’amour masculin, parce que l’homme est libre, il a le temps et la possibilité d’aller et de venir, mais la femme tombe amoureuse au moment précis où l’homme passe devant sa fenêtre. Donc ça ne peut qu’être qu’une femme, privée de mouvement et de liberté ; elle compense cela par le fait de tomber instantanément avec le coup de foudre qui la réconforte et qui répond à toutes ses préoccupations d’un seul coup. Si on conduit l’analyse sur la base de ces indications, tout devient logique : le coup de foudre est nécessairement un gain de temps formidable et un précieux compromis dans l’espace et le temps. Inversement, l’homme met des heures et des heures à tourner autour de la belle. De plus, dans ces contes, il y a énormément de combats et de duels et d’épreuves, la femme se mesure à l’homme et c’est souvent la femme qui gagne. Ce n’est sûrement pas écrit par un homme et de semblables exemples m’ont alerté sur cet élément. En fin de compte, je me suis dit ce sont des femmes instruites et esseulées, dans des harems, qui n’ont rien à faire, qui manquent d’hommes et qui parlent d’hommes entre elles qui ont écrit les «Mille et Une Nuits». Et ce sont les femmes qui nourrissent des fantasmes d’infidélité car, les «Mille et Une Nuits» ont pour motif premier, une affaire d’infidélité conjugale. Aucun homme ne peut raconter une telle chose. Une telle lecture m’a valu les mécontentements de tous ceux qui ont traduit les «Mille et Une Nuits» et les universitaires les ont pris pour objet de leur travail.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Sur la «Grande Encyclopédie de l’Islam» de près de 1 000 pages qui doit paraître dans la collection «Bouquins», dirigée par Jean-Luc Barré,  dont la parution est prévue, chez Robert Laffont, en 2015.

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